Géoglyphes/WorldSigns#3
La vitre est rayée, le plastique est déchiré, je suis passé par là, mes tracés me pérennisent dans le temps… Puis j’ai sombré dans un voyage anxiolytique, intemporel, ne plus avoir de repères dans l’espace, ça donne le vertige. Seul le moment présent existe : je ne suis donc qu’un moment à l’échelle de l’humanité. Je hais la linéarité du temps, je veux être passé, présent et avenir en traçant des courbes pour pouvoir revenir en arrière. Je laisse une trace même éphémère, les griffures dans l’arbre, signifient le passage d’un fauve, donc son existence. En considérant notre vie comme une peau de chagrin, il existe deux possibilités : la regarder se réduire de jour en jour et se lamenter du peu de temps mis à notre disposition, ou la tatouer, la scarifier, la marquer pour avoir l’illusion d’y laisser une trace. Le monde est un livre d’images dont les Nazcas ont écrit la préface. En griffant le sol, ils se sont assurés de laisser une trac e intemporelle de leur passage. Les géoglyphes sont l’unique preuve de l’existence de ce peuple préincaïque ayant vécu entre -500 et 500 après JC au Pérou. Pas de temple, ni de jardins luxuriants, mais un ensemble de tracés au sol, le signe est devenu mémoire. Etymologiquement géoglyphe, de « geo » la terre, et « glyphe » (gluphê en grec) ciselure, signifie : trait gravé en creux dans le sol. Ces géoglyphes sont surprenant par leur taille, ils recouvrent à Nazca et à Pampas de Jumana (à 400 km au sud de Lima) une superficie totale de 450 km carrés et nécessitent un certain recul et du surplomb, donc une vision aérienne, pour être lisibles. Ils représentent des créatures vivantes : colibri, araignée, des végétaux stylisés, des êtres fantastiques, des figures géométriques présentant plusieurs axes de symétrie de plusieurs kilomètres d’envergure. Employant la technique de tracé consistant à déblayer les cailloux sur une vaste plaine, les repousser et les entasser aux deux lisières du trait, je tente de laisser une trace dans la neige, le sable ou la terre. Je goûte à l’ivresse du tracé, du chemin de procession, à défaut de feuilles de coca mastiquées, mes anxiolytiques font effet. De nombreuses hypothèses ont été émises au sujet du mystère de la fonction des géoglyphes: pistes d’atterrissage pour ovnis, message aux divinités pour s’assurer de bonnes récoltes, calendrier astral (il faut préciser que l’angle de rotation de la terre a changé depuis et qu’ils disposaient donc d’une carte du ciel différente de la notre). Selon L.Boutier, les géoglyphes sont le résultat d’un travail de perspective agrandissante et sont tracés par projection conique visuelle à partir de petits motifs d’orfèvrerie filigraniques ou de feuillards d’or de dimension réduite. Il s’agissait alors de transformer les trois dimensions d’un objet en un tracé au sol en deux dimensions en utilisant un outil indispensable : le masque de Brooklyn qui s’apparente à une visionneuse stéréoscopique. La particularité de ce masque est son nez Cyrano écran, oeillère pour chaque œil. Cet appendice permet une vue de deux secteurs contigus sans relief et empêche les yeux de focaliser et d’orienter ensemble leur regard spécifique sur un même objet ou champ d’observation : dessiner des tracés de plusieurs kilomètres d’envergure devient alors possible.
Enfilons notre masque, calculons les angles, effectuons des calculs et griffons notre sol…
Quand laisser une trace était considéré comme un art, une science…
C.T.
