Ultra battle/Nusign#2/Septembre 2007

Décembre 2006, un voyage nous conduit du Nord à l’extrême Sud de l’Italie. Gênes, Rome, Naples, Catane, villes antiques dont les murs depuis toujours se sont couverts d’inscriptions, graffitis et autres messages.

Janvier 2007, de retour en France, décision était prise -motivée par de nombreux clichés- d’examiner le statut des peintures dédiées aux équipes de football si prégnantes dans le paysage urbain italien.

59 avant J-C, Tacite raconte :
«Un incident futile provoqua un affreux massacre entre les colons de Nucérie et ceux de Pompéi, lors d’un spectacle de gladiateurs, donné par Liveneius Regulus, dont j’ai rapporté l’exclusion du sénat. En effet, en échangeant des invectives selon la licence propre aux petites cités, ils se lancèrent des injures, puis des pierres, enfin des armes, et la victoire resta à la plèbe de Pompéi, où se donnait le spectacle »*

Vendredi 02 février 2007, lors d’un match de derby opposant Catane à Palerme, un drame endeuille la péninsule : un policier tué, 145 blessés. Le championnat italien est interrompu, certains matchs se jouent à huis clos, et dans cette période trouble les journalistes pointent du doigt la violence des supporters ultras.

Suite au drame de Catane, les différents contacts établis auprés des clubs de supporters sont rompus. Silence radio. Il devient alors impossible de communiquer avec les dirigeants et les forums internets dédiés au mouvement en Italie sont en berne.

Trop souvent assimilés aux hooligans par les médias, les ultras sont, avant tout, un groupe de supporters indépendant du club dont ils portent et défendent les couleurs, ce qui leur laisse la liberté de critiquer les décisions des dirigeants et de l’entraineur.

L’histoire du « supportérisme » italien est étroitement liée à la ségrégation des spectateurs dans les tribunes en fonction de leurs revenus. Les plus pauvres se concentrent dans les « curva » (virages) équivalent des « ends » anglais. Ainsi se sont formés ce qu’on a appelé dans les années 60 les ultras.
Chants partisans, banderoles, bannières et feux d’artifice constituent rapidement leur force de frappe, un sens du spectacle qui les agrège comme un seul et même « 12eme homme » .

Les ultras n’hésitent pas à suivre leurs équipes pendant les déplacements : en pénétrant dans le camp ennemi, on tente de voler la bâche des supporters de l’équipe adverse pour l’arborer fièrement comme un trophée... Les tifosi s’inscrivent dans un « supportèrisme ‘passionnel’, au sens phénomènologique du terme, où l’on peut par l’excitation mimétique due au spectacle sportif ou l’appartenance à une foule donner libre cours à ses émotions. »**.

Gênes initie la tradition du supportérisme « passionnel» dés 1893, et en 1926 pour la première fois dans l’histoire du football italien, des coups de feu sont échangés entre les supporters de Gênes et de Bologne...

Rome, Naples, Catane... A chaque ville sa spécificité. A Naples, les boys de certains quartiers se réunissent et s’organisent : Teste Matte et Mastiffs se disputent les murs. La plèbe est fière de son quartier et de son équipe fétiche. Par contre à Gênes, de 1973 à 1993 différents groupes de supporters (Redskins, GruppoQuinto, Teste Marotte et le Ottavio Barbieri Club) s’unissent sous une même bannière, celle des Fossa dei Grifoni, tous derrière la ville et non plus seulement leur quartier. A l’échelle nationale, en dépit de certains jumelages (par exemple Naples/Gênes), les disparités régionales -si fortes en Italie- empêchent toute union sacrée.

Logique de territoire ou traces mémorielles commémoratives inscrites dans le folklore italien, les ultras s’approprient l’identité de la ville, son blason et ses couleurs (bleu à Naples, Rouge et bleu à Gênes). C’est donc à travers une charte graphique simple (évidente pour les locaux) et une typographie efficace que les murs sont conquis.

Ces peintures murales ne sont qu’un épiphénomène, une activité d’ultra parmi d’autres, elles ne sont d’ailleurs pas exclusivement le fait des ultras. A Gênes, il arrive parfois que voitures et vespas se revêtent aussi fièrement de rouge et de bleu.

L’acte est gratuit, en contradiction totale avec la marchandisation du Football qui privilégie les actionnaires au détriment des supporters, qu’on pense aux sommes dépensées pour l’achat de joueurs pendant le mercato ou aux négociations financières concernant les diffusions télévisuelles...

A la différence du graffiti, ces fresques minimalistes ne sont jamais signées, l’individu est au service du groupe, les peintures sont pour l’équipe, pour la ville, et la population semble s’en réjouir.
Ainsi ces peintures « sauvages » ne sont pas considérées comme des actes de vandalisme, elles ne sont pas réprimées par les autorités. Si elles sont en pratique équivalentes au graffiti, réduites à leur simple contenu sémantique, elles sont perçues à l’inverse du graffiti, comme une pratique fédératrice créant une forme de lien social.

Politiques*** sans faire exprés, ces peintures permettent en quelque sorte aux habitants de la cité de se réapproprier l’environnement urbain, l’espace publique. C’est important à une époque où finalement cela arrangerait les dirigeants de club autant que les autorités de confiner le supporter à l’espace de son salon où il pourrait devant sa télé ne mettre en péril que sa charge pondérale.
Tandis que dans le stade, un silence de mort...

C.T.M.

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*Tacite, Annales, XIII-XVI., Paris, 1978, (1989), traduit par J. Hellegouarch.
**La déculturation du football comme facteur du Hooliganisme. Mythe ou réalité ? Dominique Bodin (Maître de conférences UFRSTAPS de Rennes 2).
***selon l’étymologie Polis : la cité